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L'Ecole de Jules

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L'Ecole de Jules
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26 décembre 2008

L'Ecole de Jules déménage !

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26 novembre 2008

Un jour au supermarché

IMGP3682En sortant du supermarché, ce matin, j’ai songé au fabuleux travail que font les profs de maths auprès d’élèves en déliquescence dont la seule préoccupation se résume à une bêlante question "à quoi ça seeeeeeert ?" Les maths, à quoi ça sert ? La photo ci-contre fournit, je crois, une bonne illustration à l’utilisation concrète et quotidienne des mathématiques. En voici la démonstration, libre de droits pour les collègues qui souhaiteraient l’utiliser en cours.

Quoi de plus concret, en effet, qu’une envie de gratin de pâtes ? Seulement, la confection d’un tel plat implique d’avoir à disposition une certaine quantité de gruyère, hélas absente de mon réfrigérateur. Me voici donc, de bon matin, bien décidée à déguster mon gratin de pâtes à midi et, de fait, fermement résolue à m’en aller quérir l’ingrédient manquant. Je me propulse rapidement vers le rayon produits laitiers de mon supermarché local et je prends quelques instants avant d’arrêter mon choix sur le paquet de gruyère qui présente le prix le plus avantageux, indispensable précaution par les temps qui courent. Deux produits, vendus en quantité identique (450g), retiennent alors mon attention : le premier affiche un prix de 6,30 € et le second 3,30 €. Enfantin, me direz-vous ! Nul besoin d’être diplômé de Harvard pour effectuer un choix rationnel dans ce cas-là. Sauf que, justement, un tel écart de prix heurte ma rationalité de consommatrice avertie… Je me retrouve donc à genoux devant des étiquettes judicieusement placées à 30 cm du sol, afin d’examiner de plus près le carnaval de chiffres. Et là, surprise ! Je m’aperçois que la première étiquette indique le prix du kilo alors que la seconde affiche le prix du paquet… A y regarder d’encore plus près, je me rends compte que le premier produit précise, sur l’emballage, le prix du paquet (3,30 €) et celui du kilo (6,30 €) alors que l’emballage du second produit est vierge de toute indication tarifaire. Conclusion : le gruyère le moins cher n’est pas celui qu’on croit, ou plus exactement, celui qu’on veut nous vendre !

Tandis que je continue d’arpenter les rayons du supermarché, une question s’impose à moi : les commerçants, ou du moins, ceux de la grande distribution, s’évertueraient-ils à nous faire croire que les maths n’ont rien à voir avec le commerce ? Comme si le consommateur était incapable de comprendre les règles de proportionnalités qui régissent la relation entre une quantité de produit et son prix… Si l’affichage flou dont souffre le prix du gruyère n’est pas satisfaisant pour le consommateur jaloux de ses droits, que peut-on dire de l’étiquetage de ce liquide vaisselle, annoncé au prix de 1,13 €/litre pour un litre de produit vendu et 1,39 €/litre pour 2 litres de produit vendu ? Autrement dit, qui a besoin de 2 litres de liquide vaisselle a tout intérêt à compter sur ses connaissances mathématiques de base plutôt que de s’en remettre aveuglément à l’honnêteté supposée du commerçant…

Suite à l’examen minutieux de plusieurs étiquettes, qui révèlent maintes anomalies, le bouquet final m’attend au rayon viennoiserie. En quête de petits pains au lait, je m’avance d’un pas leste vers un paquet de 10 pains au lait. Prix affiché : 1,65 € l’unité. Petit tour d’horizon afin de ne pas céder à un achat compulsif sans vérifier les offres concurrentes : heureuse surprise ! La même marque propose 2 paquets de 10 pains au lait au prix de… Pas de prix. Je cherche à droite, à gauche, sur le paquet, derrière, en haut. Pas de prix !… Serait-ce une offre promotionnelle gratuite ? Je me prends à rêver à des montagnes de petits pains au lait gratuits quand soudain, à l’occasion d’un subtil demi-tour : nouvelle offre de la même marque ! Cette fois, il s’agit d’un paquet de 12 petits pains vendus à 1,87 € l’unité dont, un paquet gratuit dès trois paquets achetés…

Les chiffres dansent, les chariots tanguent et les clients, bombardés de prix incertains, arrivent à la caisse, les pieds en chasse-neige et des spirales dans les yeux. Heureusement, si l’organisation des rayons laisse à désirer, tout est bien conçu pour l’encaissement. Ainsi, si vous souffrez d’un intense mal de crâne au moment de régler vos achats, la machine remplit automatiquement le chèque pour vous ! Signez-là et dormez tranquilles, braves gens !

Tout cela ne fait pas avancer mon gratin de pâtes, mais contribue à m’éclairer sur les pratiques de la grande distribution… et sur la nécessité, pour les citoyens de demain, d’exercer leur capacité d’attention et de concentration et de rester assidus aux cours de maths. Et de français… pour pouvoir, à l’issue de leurs achats, prendre leur plus belle plume et rédiger une jolie lettre à la Direction de la répression des fraudes !

22 novembre 2008

Drôles de jeux de rôles

Ils appellent cela la "télé-réalité" alors qu'il n'y a pas plus artificiel ni plus fictionnel que ces regroupements d'improbables fermiers des villes sous l'oeil d'une caméra propre à tout déformer. Et au-delà des caméras, le téléspectateur curieux, impassible, affligé (il y a plusieurs écoles dans ce domaine...), sans compter celui qui se retrouve devant ce programme malgré lui parce que les autres "veulent voir". Veulent voir quoi, au juste ? Un crêpage de chignon entre deux commères blondes ? Un footballeur taciturne qui pèle des patates ? Une folle qui gambade dans l'herbe en hauts talons ? On espère nous montrer quoi, au juste ? Quelle réalité ? Ce piteux divertissement ne traduit pas grand-chose, au fond, si ce n'est le goût du travestissement et du changement de rôle. On n'est pas très loin de la parabole du prince et du mendiant. Notre rôle dans la société, que l'on soit fermier ou starlette à la télévision, devient un enfermement. Alors on se déguise : on revêt d'autres tenues, on change de décor et d'entourage et on s'évade... On croit ainsi devenir autre. C'est vrai, au fond ! Quelle activité exotique pour un grand mondain que de se retrouver à faire la vaisselle au milieu des poules et des chèvres ! C’est là le vrai carnaval tel qu’il se pratiquait au Moyen-âge : on échappe pendant un cours moment au rôle dans lequel nous a confiné le hasard de la naissance dans une société extrêmement figée. On retrouve donc la ménagère-star-d’un-jour venue exposer ses ulcères moraux dans un quelconque talk-show et qui valide ainsi la prophétie d’Andy Warhol sur la célébrité. Pendant ce temps-là, une poignée de nantis désoeuvrés s’expose au grand frisson de nettoyer la bouse de vache au fond d’une étable. Finalement, à la différence près du voyeurisme, on n’est pas si loin du temps où la reine Marie-Antoinette jouait à la bergère au fond du jardin… Il eût d’ailleurs été préférable pour elle qu’elle ne fût effectivement qu’une simple bergère, l’éplorée autrichienne, car lorsque la vraie misère rencontre ceux qui pleurent la bouche pleine… ce n’est plus du carnaval, ça devient du sport !

1 novembre 2008

Premières neiges sur le Canigou

First_snow

22 octobre 2008

Un homme, un vrai

On le prenait pour un clown, il est revenu nous dire "attention, ne croyez pas tout ce qui s’affiche sur vos écrans…". Il y a dix ans, Jim Carrey interprétait un homme, un vrai : Truman. Je me demande si l’on pouvait offrir plus beau rôle à un acteur que celui de Truman dans The Truman Show. Incarner un Monsieur-tout-le-monde, héros-malgré-lui d’une émission de télévision retransmise en direct 24/24 h, c'était s'offrir le rôle de quelqu’un qui ne joue pas… Le monde de Truman est celui d’un vaste studio, sa famille et ses amis sont des acteurs, de même que le moindre passant dans cette ville aux allures de Disneyland. Truman est la  créature d’un producteur de télévision, choisi pour divertir la population à son insu et engraisser au passage les industriels qui s’offrent une publicité via le "placement de produits" dans l’émission. Tout s’achète, même la vie d’un homme. Christophe, inquiétant démiurge qui n’est pas sans rappeler Big Brother, compose seul la vie de Truman, depuis son studio lunaire, d’où il contemple le monde clos et factice qu’il a créé. Des millions de spectateurs suivent avec délectation chacun des pas de Truman, de son pavillon au bureau et du bureau à la plage. Ils se rassurent de cette vie ordinaire et protégée, s’émeuvent à chaque tournant de la vie du héros, s’enthousiasment pour ce modèle qu’on leur présente comme idéal. Quant à la poignée de contestataires qui s’insurgent contre la manipulation et l’exploitation médiatique de l’image d’un homme, qu’ils ne se méprennent pas : rien n’est faux, leur explique-t-on, tout est seulement "contrôlé". Oui, mais la manipulation ne commence-t-elle pas justement avec le contrôle ? Le contrôle n’est-il pas la force qu’on oppose aux forces naturelles et aux aléas ? Point d’aléa dans ce monde-là et le mot d’ordre est clair : "toute attitude imprévue doit être signalée". Créer l’événement, oui, mais avec un scénario dicté depuis le studio lunaire. Et cela promet de fonctionner à merveille tant que Truman ignore tout de la gigantesque supercherie. L’enjeu du film consiste donc à nous montrer la prise de conscience graduelle de Truman depuis la chute d’un projecteur, un matin, devant chez lui, jusqu’à sa dernière révérence. Le personnage devient de plus en plus attachant à mesure qu’il s’affranchit de la mascarade télévisée, allant jusqu’à inverser le mécanisme de manipulation lorsqu’il devine la présence des caméras.
Un homme, cinq mille caméras, c’est une traque, une vraie chasse à l’homme. Finalement, Seahaven n’est rien qu’un autre Alcatraz. Comment échapper à ces yeux dissimulés partout ? Comment se réapproprier le contrôle de sa propre existence ? Truman dispose pour cela d’un atout : il est épris de liberté. Epris également de Sylvia et désireux de retrouver celle qui, après une fugace apparition dans le Show, a vite été congédiée par la direction pour avoir tenté de le mettre en garde. Mais il doit également lutter contre des handicaps, notamment sa peur de l’eau, savamment créée et entretenue par la Production pour l’empêcher de prendre le large. S’évader par les airs n’est guère plus envisageable lorsqu’on vous annonce au moins un crash d’avion par jour… Voilà bien une autre puissante manipulation, celle des phobies. Cultiver des phobies pour mieux gouverner, enfermer, manipuler : l’idée fait toujours recette…
Nul doute qu’avec The Truman Show, Peter Weir a signé plus qu’un film, une vraie prophétie. Les dix ans qui nous séparent de la sortie du film nous permettent d’en juger : les médias sont de plus en plus utilisés comme outils de manipulation. On formate les esprits à "accepter la réalité du monde telle qu’elle nous est présentée" et à oublier le pouvoir de notre propre volonté. Aux arguments de Sylvia, qui dénonce l’emprisonnement d’un homme dans un monde abject, Christophe rétorque que cet endroit artificiel créé par les médias n’est pas plus abject que le monde extérieur … Peut-être, mais au moins, on vit avec l’espoir de pouvoir le changer. Tel est le raisonnement de Truman qui, après avoir rappelé au producteur qu’il n’a jamais eu de caméra dans sa tête, tourne résolument le dos aux artifices du cinéma et de la télévision et s’octroie une sortie digne des plus grands acteurs.

Au-delà de l’excellente œuvre cinématographique qu’il représente, The Truman Show est aussi un outil pédagogique efficace, largement exploitable en lycée. Il permet de susciter une réflexion sur l’utilisation des médias, et d’opposer les notions de réalité et d’artifice, de liberté et de manipulation. Pour avoir plusieurs fois présenté ce film en anglais, en particulier à des classes de premières, je constate avec plaisir qu’il permet aux élèves d’accéder à une compréhension plus fine de ce monde médiatique qui les fascine. Je les vois ainsi évoluer d’un enthousiasme certain pour la télé-réalité (c’est vrai, c’est quand même marrant de voir un type parler seul devant son miroir le matin !) à un véritable effarement face aux conséquences générées par ce type de show. Et non ! La télé-réalité, ce n’est pas que du rire et des émotions en direct : c’est aussi et surtout une question d’argent et de pouvoir.

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21 octobre 2008

Concours de tartes

A mon arrivée au lycée, jeudi dernier, une agréable surprise m'attendait dans mon casier : un mot qui, une fois n'est pas coutume, n'émanait ni de l'administration ni des syndicats mais de l'Amicale de l'établissement. Le message annonçait, sur un ton plutôt enjoué, l'organisation d'un concours de tartes et promettait le couronnement en règle de deux vainqueurs, l'un de la tarte sucrée, l'autre de la tarte salée. Un concours de tartes ! Les mots me manquaient pour saluer le génie et l'à-propos de mes collègues de l'Amicale... Il suffisait d'y penser. Comment maintenir le moral des troupes en pleine période de crise ? Comment recréer du lien au sein d'un métier déchiré par des luttes internes ? Comment revaloriser des individus broyés par une image médiatique déplorable ? Enfin, comment remobiliser les énergies et canaliser l'enthousiasme des troupes ? Autour d'un concours de tartes, bien sûr ! Comment ne pas y avoir songé plus tôt ? La tarte, c'est mamie, c'est Tatie Margot et son incomparable tarte aux quetsches, c'est une saveur d'enfance, un rituel dominical, un incontournable moment de sociabilité pour le Français d'après-guerre et de pendant-crise.
Le petit billet en main, je revoyais les temps forts de la pré-rentrée et en particulier ce grand moment où, se levant dans l'amphi muet d'admiration, notre ami et collègue Fifi avait annoncé, la voix tremblante d'émotion, son titre très convoité de "vainqueur de la tarte sucrée 2007". Mon imagination galopante, doublée d'une insatiable ambition, m'avait immédiatement amenée à me projeter, à la rentrée prochaine, radieuse et triomphante, annonçant mon succès au concours de la tarte sucrée 2008. En moins d'un an, passer du statut de "jeune collègue nouvellement arrivée dans l'établissement" à celui de vainqueur incontesté du concours de tartes ! Quelle prestige ! Et quel modèle pour les nouveaux collègues, qui me regarderont à jamais comme l'incarnation de la volonté et de l'intégration dans le métier ! Stagiaire, titularisée, mutée, lauréate du concours de la tarte en moins de trois ans : le parcours idéal, la Hors-Classe assurée à 40 ans.
Près de moi, un autre collègue manifestait son vif intérêt pour le concours :
"Au fait, qui était le gagnant du concours de la tarte salée, l'année dernière ?
- C'était Martin, mais bon... Lui, il a préféré se la jouer modeste.
- Oui, intervient un troisième collègue. Il valait mieux. Tout le monde savait que ce n'était pas lui qui avait fait la tarte.
- Ah bon ?
- Non, c'était sa femme. Il en a fait la confidence à deux ou trois collègues et, très vite, tout le lycée a été au courant.
- Ah, évidemment ! S'il livre ses sous-traitants..."
Moi, je souriais aux anges... Non seulement à l'idée de mon triomphe prochain, mais aussi parce que je ressentais les bienfaits d'une atmosphère paisible, presque sereine, rarement ressentie en salle des profs depuis la Rentrée. Un moment de grâce... et tout ça, grâce à un concours de tartes !
Alors, quand je les entends, les autres pingouins, disserter sur la crise mondiale et prêcher la rigueur avec des têtes de croque-morts, je n'ai qu'une réponse à opposer : collez-leur des tartes !

19 octobre 2008

Retour dans l'Iowa : clin d'oeil à une fidèle du blog

Je tiens à remercier Naralolita, fidèle lectrice de ce blog, dont les commentaires pertinents contribuent grandement à l'ouverture et à la repsiration de ces pages.
Aussi, chère Naralolita, puisque nous semblons partager certains goûts, en particulier cinématographiques, voici pour vous quelques réflexions à propos du film Sur la Route de Madison, que vous évoquez dans votre dernier commentaire. Bonne lecture, et revenez quand vous voulez !

Quand Eastwood raccroche les éperons

Nous sommes bien loin des paysages désertiques du Far West, bien loin des saloons et des silhouettes de cow-boys qui marchent en canard. Nous sommes dans l’Iowa, au bout d’une route jalonnée de ponts couverts, typiques du conté de Madison. Au cœur d’une vaste étendue agricole se dresse une ferme qui abrite la vie paisible du couple Johnson et de ses deux enfants. Une famille sans histoire. Voilà bien ce qui fait soupirer Francesca, "femme d’intérieur au milieu de nulle part", qui a quitté son Italie natale pour épouser Richard, un mari "correct", et venir habiter cette région "tranquille". Seulement, ce jour-là, Richard et les enfants s’en vont faire concourir un veau à l’occasion d’une foire agricole. Leur voyage, qui doit durer quatre jours, promet à Francesca un moment de répit dans sa vie de mère et d’épouse, un moment de solitude qui va enfin lui permettre d’écouter à la radio ces airs italiens, qui lui rappellent d’autres horizons… C’était sans compter l’arrivée impromptue d’une fourgonnette inconnue, qui vient s’arrêter devant son perron : à son bord, un photographe à la recherche du pont de Roseman. C’est bien notre Clint Eastwood qui descend du véhicule, la crinière grisonnante, armé d’un simple appareil photo, et qui s’adresse en souriant à une Meryl Streep, troublante de simplicité. Clint Eastwood que l’on retrouve quelques scènes plus loin, un bouquet de fleurs bleues à la main, puis en train de peler des carottes pour aider madame ,qui lui a naturellement offert l’hospitalité ! Bref, un Clint Eastwood déconcertant dans le rôle de ce Robert Kincaid, photographe errant au service du National Geographic. Une femme seule, un homme de passage… Mais l’histoire de Robert et de Francesca ne se résume pas aux quatre jours intenses qu’ils passent ensemble. Ou plus exactement, c’est toute leur vie qui semble se condenser dans ces quatre jours, celle d’une femme enracinée dans une existence sure et monotone et celle d’un grand voyageur qui se sent moins chez lui dans une seule maison que partout dans le monde. Ils ne pouvaient donc que se croiser. Et pendant qu’elle tente de prolonger son séjour chez elle à grand renfort de thé glacé, de dîner, de café et de Brandy, lui n’a de cesse de l’emmener ailleurs, de la simple promenade autour de la maison jusqu’aux bars en ville, et plus loin encore, si seulement elle avait accepté de le suivre. A force de déployer des efforts opposés pour attirer l’autre dans son monde, chacun doit finalement reprendre le fil de son existence à jamais transformée par une expérience amoureuse aussi unique que fugitive. Kincaid, l’homme qui croit au changement "comme la seule chose sur laquelle on puisse compter" se voit obligé de laisser Francesca à son destin d’épouse dévouée au sein de la ferme familiale centenaire. Car, au fond, même si ce n’est pas l’extase, c’est quand même rudement confortable la vie de mère au foyer ! Et de toute façon, comment l’amour de Robert et de Francesca aurait-il survécu s’ils étaient restés ensemble ? Alors, à défaut de partager leur brève existence humaine, ils passeront l’éternité ensemble, près du pont de Roseman où Kincaid a fait disperser ses cendres et où Francesca demande à ses enfants de disperser les siennes. Troublante révélation pour les héritiers Johnson, qui découvrent à la mort de leur mère que celle-ci n’a jamais cessé d’être une femme… Il ne faudra pas moins d’une longue journée de réflexion autour des lettres et des souvenirs laissés par Francesca pour que les enfants, qui jettent désormais un regard nouveau sur leur propre vie, acceptent de laisser le vent emporter leur mère loin du caveau familial séculaire. Un film surprenant, donc… Je ne me remets pas de la vision d’un Clint Eastwood en solitaire romantique, d’une touchante maladresse, qui disserte sur les rêves d’antan et vit au rythme du vol des phalènes. Un vrai mirage !

17 octobre 2008

Tempête sous un crâne

IMGP3561 "Pile, j'épure les comptes de la boîte, face, je pars avec la caisse..."
16 octobre 2008

Money, money, money

Vous vous souvenez de Mafalda ? Une petite gamine espagnole, qui fait les quatre cents coups avec son copain Manolito ? Vous les revoyez, un peu hagards, azimutés, le symbole « dollar » imprimé à la place des pupilles dès lors qu’un projet lucratif leur vient à l’esprit ? Nombre de protagonistes du monde bancaire, interrogés sur ce que l’on nomme chirurgicalement "la crise financière" ressemblent un peu à de pitoyables personnages de bande-dessinée : des gamins avides d’opérations juteuses, pour qui la blague a mal tourné, et qui se retrouvent atteints de boursite aigue. Aïe, mes bénéfices ! Ouille, mes intérêts ! Et ça claudique jusqu’à la caméra pour venir demander au monde entier une quête en leur faveur. Navrant.
Vite, on compose le numéro des économistes : "Allô ? Elie Cohen est demandé d’urgence sur le plateau de C dans l’air ! Non, pas pour nous expliquer la crise, juste pour qu’on rigole un coup." C’est indispensable, le rire, en temps de crise… Et puis, si les économistes comprenaient quelque chose à l’Economie, en principe, on n’aurait pas dû en arriver là. C’est vrai, c’est bizarre, ce boulot, économiste. Un jour, si j’en croise un, il faudra que je lui demande un peu comment il justifie sa paie. Le problème, c’est que le dialogue risque de se résumer à ceci :
« Tu fais quoi exactement dans la vie ?
- Je suis économiste.
- D’accord, mais à part ça ? Tu fais quoi, concrètement ? Le boulanger fait du pain, le dentiste s’occupe de mes dents, l’éboueur nettoie la ville… Et toi, tu sers à quoi, hein ? A annoncer qu’on est en crise quand tout le monde le sait déjà ? A dire qu’on va peut-être s’en sortir ou peut-être pas ? Et tu es payé combien pour tes minables oracles ? »
Un esprit avisé suggérait qu’en refusant de payer les économistes au-dessus du SMIC, on aurait peut-être quelque chance de les voir enfin bosser sur la question de l’augmentation des salaires, selon le bon vieux principe "charité bien ordonnée commence par soi-même."
C’est vrai, au fond, cette vaste plaisanterie qui fait tourner les cerveaux et semble si peu accessible au petit Français issu de la Communale, tient pourtant en quelques mots simples. Souvenons-nous de Dumas (le romancier, hein, pas celui qui avait peur de trouer ses chaussettes) et sa définition de l’argent : "un bon serviteur et un mauvais maître". L’on peut aussi se replonger à l’aube de la célèbre année noire dont on reparle tant aujourd’hui, et relire D.H. Lauwrence, qui écrivait en 1928: "Money poisons you when you have it and starves you when you haven’t" (1). Et n’oublions pas ce cher Confucius, qui serait aujourd’hui en exil politique pour avoir osé écrire, dans ses Entretiens "Favoriser le profit en fonction de ce qui est réellement profitable pour le peuple, n’est-ce pas, tout de même, faire preuve d’une bienveillance qui ne coûte rien ?". Finalement, cela se résume à peu de chose. Vous pouvez remballer vos théories économiques et vos conseillers financiers, merci.
« Conseiller financier ! ricane mon voisin. Voilà bien une profession qui se désavoue elle-même ! Si un conseiller financier connaissait véritablement les placements miraculeux, croyez-vous qu'il aurait besoin de travailler ? »
C’est cela, le monde de la Bourse. Une gigantesque blague, où les clowns sont en costar-cravate et où les pots de peinture atterrissent invariablement sur la tête du con-tribuable. Un show, un de plus, mais avec une variante : contrairement au cirque, pas de M. Loyal. Non, dans ce monde-là, le terme « loyal » n’existe pas. Le mot le plus proche serait « loyer », que les investisseurs connaissent bien, mais en ce qui concerne la loyauté… notion inconnue sur la place boursière. Tout ce qui ne s’achète pas, de toute façon…
(1) "L’argent t’empoisonne lorsque tu en as et t’affame lorsque tu n’en as pas".

12 octobre 2008

Fred Vargas ou l'étrange pouvoir des choses

Voilà déjà quelque temps que je voulais vous parler d'elle. Mais je ne l'avais jamais vue. Je m'étais bien promenée en compagnie de certaines de ses créatures le long de la Seine, dans le Mercantour ou dans quelque pâtelin breton, mais elle, je ne l'avais jamais vue. Et puis, un jour, qui vois-je apparaître à l'université d'été du Modem? Une sorte d'Adamsberg dans les bottes de Camille, chaleureusement accueillie par François Bayrou, celle que les amateurs de polars connaissent sous le nom de Fred Vargas. J'étais alors devant mon écran d'ordinateur (évidemment, vous ne croyez tout de même pas que je m'étais invitée comme ça chez mon voisin pyrénéen !) et je tâchais de déchiffrer un petit bout de vidéo sans son. Une situation tout à fait semblable à celle que peuvent connaître les personnages de Fred Vargas, sans arrêt contrariés par divers ennuis techniques. Et c'est justement pour cela que je me suis attachée à ses Adamsberg, Retancourt et autres Danglard. J'aime quand ça marche légèrement à côté de ses pompes et la littérature doit, à mon sens, nous permettre cela : quitter les bottes qui nous écrasent les mollets et laisser nos arpions respirer. Nos arpions et tout le reste.
Me voilà donc devant Fred Vargas, qui vient s'asseoir sur la scène, le micro en main et raconte... quoi ? J'essaye d'interpréter  les gestes, je constate que ça rigole autour d'elle et je ris moi-même de la situation : dire que j'ai lu tant de ses bouquins sans pouvoir mettre un visage sur ses récits et, au moment où je la vois enfin, impossible d'entendre son discours. Zut ! Voici que le spectre de l'infernal complot des choses contre les êtres surgit à nouveau... Justement, les choses, les êtres : tout a une vie dans les romans de Fred Vargas. Les objets deviennent parfois des personnages à part entière, telle la bétaillère(1) qui serpente dans le Mercantour, ou une simple bassine bleue, ou encore les multiples montres du Commissaire Adamsberg. On sent même qu'ils finiraient par nous manquer s'ils venaient à disparaître. Ses bouquins sont une véritable brocante littéraire ; on y découvre de l'utile et de l'insolite, des urnes pendues aux arbres à la disposition de qui veut y laisser un message, des fringues insensées, que l'on retrouve souvent sur les épaules d'Adamsberg, des caddies pleins d'éponges et des portemanteaux(2) qui tiennent compagnie aux vagabonds. A lire de plus près, on sentirait presque la poussière d'une espèce de vieux capharnaüm, savamment mis en place selon la fantaisie d'un auteur qui semble apprécier l'égarement, le décalage, le dérisoire.
Il m'a fallu des années pour apprécier un roman policier, et ce n'était pas faute d'en avoir lus. J'avais même commencé très jeune, avec la collection des Alice, (vous savez, cette enquêtrice belle, intelligente, sage, irritante de perfection et qui résoud toutes les énigmes en moins de 200 pages?). Je m'étais ensuite attaquée aux "classiques" francophones, notamment aux Simenon, puis au style anglais dès que j'ai su lire couramment la langue de Shakespeare... Bof. Pas convaincue. D'accord, ça fait passer quelques minutes dans la salle d'attente du dentiste mais à part ça... D'ailleurs, ne me demandez pas de vous raconter l'intrigue d'un seul de ces romans. Oubliés. Perdus dans l'Ether.
Et pendant ce temps-là, l'image de la bétaillère franchissant le col de la Bonette reste accrochée à ma mémoire, comme celle d'une bonne copine avec qui j'aurais eu de grands moments de rire au cours d'une longue expédition.

(1) L'Homme à l'envers
(2) Coule la Seine

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